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12/03/2008

Ne fais pas ça, Pierre !

 

- Je ne remonterai jamais plus sur scène...

- Ne fais pas ça, Pierre !

- Et pourquoi pas ? Je n'en ai plus envie, tout m'ennuie, ce réverbère artificiel, posé là, au milieu, présent comme l'arbre au zoo... Non ! Je n'en peux plus, je n'en veux plus !

- Calme-toi...

- Il me regarde, je le salue, je m'apprête à lui pisser dessus quand, "pintch", on me rétribue de cette géniale attention par un coup de pied !

- Et alors...

- Et alors ? Tu ne comprends pas ? Je n'ai plus besoin de me regarder dans la glace, je suis ce chien de Chrétien, cet animal en cage, ce petit oiseau noir...

- C'est merveilleux !

- Merveilleux. Tu parles comme une femme couverte de bijoux.

- Pardon. Moque-toi de moi...

- Mais non... tu sais bien que je n'aime pas ça. Tout ça ralentit ma marche, tu n'entends pas ?  Tu es comme moi, comme moi je suis toi, tu es verte, je suis bleue, tu es l'eau et la vase ! Je suis l'eau du fleuve.

- Tu vois bien que tu y es arrivé...

- Mais à quoi ?

- A jouer, devant moi, pour moi, avec moi, en moi, derrière moi...

- Juliette, c'est à ton tour de te moquer ?

- Quelle question ! Je t'aime bien trop pour ça.

- Alors, pourquoi m'ennuyer avec toutes ces sornettes, cette représentation, cette hallucinante histoire d'amour ou de fesse. Pourquoi ? Veux-tu me mettre en colère... Je te menace, si tu ne te tais point.

- Menace ! Et c'est à moi de monter en couleur ! Mon chapeau s'envole !

- Rattrappe-le ! Allons, cours, lève les bras au ciel, baisse les mains, plus vite, plus bas, ramasse...

- Ouf ! Comme ça c'est beaucoup mieux. Je le tiens fort, il ne s'en ira plus.

- La place d'un chapeau est sur une tête, Madame...

- Et celle d'un comédien ?

- Dans la vie, Madame.

- Non. Car la vie est noire comme un carré de chocolat.

- Comment ?

- Elle est noire, toute noire, eau noire, de l'encre noire...

- Et le corbeau est blanc ?

- Exactement.

 

 

Un de plus, un de moins...

 

- Encore un, tiens !

- Un de plus, un de moins...

 

 

Cette poésie

 

Les automobiles passaient pavoisant sous des yeux impassibles, les miens, et les eaux indicibles de mes rumeurs passées comme des nuages en fumée, tout cela s'en allait : cible, pas cible, sensible et passible de riens...

Les sifflements, concaves, de leurs tambours remplissaient mes oreilles d'un liquide froid comme de la mort, présentée comme la maîtresse d'un autre, brune aux traits marqués, mais belle et désirable.

Cette poésie qui effleurait à mes lèvres engourdies, rappelant l'écume des vagues, la bave d'un chien enragé, que fallait-il en faire ? Un enfer facile à déchiffrer, à dénombrer, à nommer. Cet enfer pour moi avait un nom.

Antoine garçon enchantait mes nuits, quand il les fréquentait de ses orages pleins de grosse pluie : il faisait ruisseler mes pleurs d'un sage ennui. La mort alors était loin, et l'amour perdu en mer. J'étais libre d'explorer les étoiles lointaines, libre de rester, loin de lui, avec toi qui me perdais.

 

 

11/03/2008

Vous êtes au courant ?

 

1049107072.jpgL'armature de son soutien-gorge ne semblait pas bien assurée, prête à laisser dépasser la chair du sein par le bas, puis le sein entier : c'était à prévoir : je décidai pour ma part d'en profiter. Il fallait échafauder vite fait un plan d'action. Oui, l'obliger, elle, à lever les bras, très longtemps...

Le problème était qu'elle ne portait pas tous les jours le même soutien-gorge. il y en avait un bleu et un rose, comme dans les pensionnats de jeunes filles ! Penses-tu... il fallait voir le texte, la texture. Déshabillez-moi de bonne heure, car ma dentelle est fatiguée. Ou bien, ne faites pas de bruit, vous allez déranger le locataire du premier...

J'aimais encore mieux celle du singe. Que je la raconte ? Non mais ça ne va pas ? Je tiens à ma réputation, moi ! Et puis, le temps passe pour tout le monde ! Pour elle, comme pour moi, tiens. Elle a vendu la mèche ? Vous êtes au courant ? Non ? Alors, pourquoi restez-vous là à me regarder ? 

 

Vert

La brousse, ce monde inconnu et vert, auquel j'attribuais toutes les boissons où je baignais, serein, abrupt et conifère !

 

Adèle

 

Adèle avait trois ans. Son bonnet bleu posé sur la tête comme une bouilloire prête à trembler, elle était fière de ressembler à une négresse, au port royal descendant la route sablonnée qui menait à la ville la plus proche.

Adèle croyait qu'il s'agissait d'un bonnet, mais elle comprit sa faute lorsque son père de lui ôta - pour l'enfiler à son pied - en regardant sa mère d'un air perplexe. Beaucoup plus tard, elle sut qu'il s'agissait d'une chaussette.

La jeune fille, aujourd'hui majeure, se rappelait cet épisode - surtout pour retrouver l'essence d'un rêve, et voyager sur le continent déjà imaginé... l'Afrique.

Elle était capable maintenant de sentir toutes les odeurs, et le picotement du soleil sur sa peau, de voir la mer, et les étoiles, et des parcelles de terre.

Prête pour l'aventure, elle gardait comme un souvenir ce soleil dans son coeur, prête à plonger pour s'y réchauffer. Adèle avait quelques fois entendu parler de ce continent.

Elle décida un jour d'y partir pour que son rêve devienne réalité, pour rencontrer les êtres, les compagnons de route, de la femme à la cruche, dont elle percevait alors déjà le souffle...

Adèle mourut pendant la traversée, d'un amour infidèle pour un rêve passé, dont l'histoire vivante n'avait que faire, l'ayant laissé passer, vibrer comme la corde d'un pendu. Adieu, adieu le vent...

 

J'aime !

 

J'avais entre dix et trente ans, mais déjà les riches boucles de bronze qui couraient sur mon cou me chatouillaient quand l'homme, ou le vent, y glissait ses doigts... Des doigts propres, frais, comme un nid à l'automne.

Mon amour est parti en vain. J'ai trente et un an et l'estomac vide. Un trou à la place des poumons ! L'abîme au creux des cieux... C'est la ritournelle des sens mauvais, il ne reviendra pas et s'il revenait, ce serait pour personne.

J'aime ! Ha ! Que j'aime, que j'aime ! Que j'aime à me savoir aimée, adulée choyée, dorlotée, aimée, adulée... Quel est son prénom, son prénom... Flûte ! J'ai oublié...

 

 

10/03/2008

Moineau

 
Un moineau pissait le sang. Le chat ne s'en préoccupait guère...

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Jean

 

Jean voulait partir. Il ne savait pas comment l'annoncer à son hôte. Elle allait pleurer... Il ne voulait pas qu'elle l'aime - parce que lui ne voulait pas de cet amour. Mais il savait que c'était trop tard : elle l'aimait d'amour et le lui avait dit la veille, dans un rayon de la lune montant.

Le soleil s'était levé. Jean avait enfilé un pantalon froid. Puis il était sorti. Il avait écouté ses pas dans la cour et, un sourire dans la joue gauche, avait fait fuir le chat noir qui dormait à un mètre du seuil de l'autre porte.

Marie se tenait là, debout. Elle avait les mains vides. Après cinq minutes, il le savait, un bras se lèverait pour repêcher un vilain cheveu gris à ressort... C'était un de ses réflexes de femme. Il ne s'attendait à rien d'autre.

- Vous avez quelque part où aller ?

- Non.

- Vous voulez partir, n'est-ce pas ?

- Oui, Marie, je veux vous quitter.

- Je ne peux pas vous dire de rester ici, mais voici l'adresse d'un ami qui vous aidera.

- Vous êtes sûre de n'avoir plus besoin de moi ici ?

- Oh oui, Jean, j'en suis certaine...

- ...Regardez-moi bien, Jeanne, et dîtes-moi la vérité.

- Oh Jean ! Je vous l'ai dite hier, vous ne vous en souvenez plus ?

- Eh bien...

- Oui ?

- J'ai peur de vous avoir fait du mal, d'avoir été trop brutal avec vous...

- Mais non, Jean ! C'est moi qui ai été un peu loin. J'aurais peut-être du attendre encore.

- Vous semblez espérer, attendre quelque chose de moi, toujours... J'espérais avoir été suffisamment clair et franc avec vous, Marie, en vous disant que je ne vous aimais pas.

- Vous ne m'avez pas laissé beaucoup de chances...

- Il y a donc longtemps que vous m'aimez ?

- Cela a-t-il de l'importance pour vous ?

- Non, vous avez raison. Cela ne changera rien puisque je pars.

- Je ne vous chasse pas, Jean...

- Je sais, je sais.

- Vous êtes tellement... imprévisible...

- Moi !

- Si... Je sens bien votre violence. Souvent, vous n'êtes plus vous-même, et cela se passe si vite...

- Qu'est-ce que vous voulez dire ?

- Lorsque je pense à vous, Jean, ce sont d'autres visages...

- Oui, continuez...

- Vous êtes, Jean, tantôt grossier, et ça, c'est quand vous vous croyez tout permis, parce que je vis seule... et que je ne suis pas de la ville. Il y a un Jean honnête : celui-là je l'aime bien, sauf qu'il est trop inquiet. Il y a un tueur qui assassinerait bien mon chat s'il ne lui préférait sa maîtresse !

- Que dîtes-vous, Marie !

- Je me tuerais que cela ne changerait rien non plus au cours de votre vie !

- Vous êtes trop vieille, Marie...

- Quel âge croyez-vous bien que j'aie, Jeannot ?

- Taisez-vous, Marie, vous parlez comme un rustre !

- Comme vous, dans votre premier rôle...

- La vie n'est pas si simple, Marie.

- Oh si... et vous mourrez de m'avoir trop aimée.

- Avons-nous dormi ensemble, Marie, je veux que vous me répondiez !

- Nous sommes comme emportés, Jean : c'est la même chose !

- Non, Marie, et je vais vous le montrer ! Déshabillez-vous, devant moi !

- Non - entrons, je ne veux pas que l'on nous voie...

- A bientôt... Marie.

 

Dommage

 

En martelant du bout de l'ongle le cahier vert dont la couverture luisait comme un château de sable, d'où s'envolaient à tout jamais les ailes de nos rêves, j'envoyais des baisers au maître idéal.

Il était beau. Il était bon. Il m'aimait. Je l'aimais. Moi qui l'acclamais toute seule mieux et plus fort qu'une foule en émoi. Il sursautait à chacun de mes soupirs et c'était comme un feu, que l'on éteint bien de ses larmes...

Son cadavre étrange en marchant paraissait sourd. Lourd de puiser dans la mine la force étranglée. Il était court, beaucoup trop court pour m'accompagner. Dommage. il était trop pour.

 

 

Charlotte ?

- A vos trousses ! Une !

- ...ça ne vas pas ?

- Et pourquoi pas, mon Amour... pourquoi pas !

- ...tu me touches... je te touche...

- Je-ne-te-toucherai-plus !

- On arrête ?

- On arrête quoi !

- Du silence... s'il-te-plaît.

- Je te rends peut-être fou, Charles, mais toi, tu éteins toutes mes ardeurs, tu fais ternir tous mes rêves, tu développes en moi...

- Oui, je sais... Une capacité de parole où la parole rend fou.

- Et toi, tu abrèges, tu coupes ! J'en ai... marre !

- Tu étais pourtant bien partie.

- Tu crois mon Chéri, tu crois que j'allais te séduire ? Tu savais que nous allions nous entendre ! Et tu as voulu me faire tomber... cramoisie... par les sels... tu n'es qu'un beau salaud, voilà !

- Voilà ce que tu es... ma Chérie, tu t'oublies ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Décidément...

- Décidément quoi ?

- Tu vas finir par me faire croire que nous ne nous aimons pas...

- Tu sais, Charles, je finirai par me le demander...

- Réflexe, Charlotte, réflexe de la bonne chair. Ca ne te fera pas de mal, allons... un petit coup de rouge sur tout ça, et personne n'y verra que du feu... Tu ne crois pas ?

- Oh ! mais tu es... le diable !

- Vraiment. Veux-tu faire sa connaissance ?

- En privé, oui.

- Qu'est-ce que je te disais ?

- Alors là, non, franchement, tu me déçois. Faire frémir ma sensibilité aventureuse, aussi bien... aussi longtemps, pour rien, ou plutôt non, pour moins que rien, pour une blague - et grossière avec ça ! pour rien au bout... Comme si je ne m'en apercevais pas, mille et une fois, de cette tendance - inscrite en moi, dans ma chair, dans l'âme...

- ...Alors, on trinque à la baise ?

- Mais qui es-tu, Charles !

- Charlotte ?

- Oui...

 

07/03/2008

Artémise

549464127.jpgIl était une fois une fille du nom d'Artémise, qui avait un don pour la géographie. Chacun de ses doigts indiquait à qui le voulait, le chemin qu'il souhaitait emprunter. Ainsi par exemple, je me rendis - moi-même, en personne - à l'endroit le plus beau du monde : il ne portait pas de nom - elle me dit que c'était ainsi, et je la crus...

A sa main gauche, Artémise portait un gant fauve. Quelqu'un lui avait un jour demandé où elle l'avait trouvé. Elle avait répondu... qu'elle n'en savait rien. Mais cette fois, personne ne l'avait crue. "Où l'as-tu trouvé ?". Un cri avait transpercé la foule tandis qu'elle se relevait lentement de son tabouret blanc pour partir...

Sa réponse fut immédiate et ses mots résonnèrent comme les sabots d'un cheval sur les pavés de ma rue : "Mes amis, ce gant que vous aimez tant m'a été donné par le Roi de Coeur. Vous le rencontrerez peut-être un jour sur votre chemin... Il cherche toujours à connaître celui qui voyage, sur terre comme sur mer !".

Alors l'éclair fendit le ciel, avec fracas. Je vis Artémise le menton relevé et le bras tendu vers son peuple. Un sourire dur allongeait ses lèvres azurées. La foule - figée, comme glacée - entendit des mots, hurlés : "La maison du Roi de Coeur est rouge et blanche !".

En ouvrant les yeux, je ressentis une douleur au crâne comme si j'avais été assommé la veille, par un gourdin. La place était vide... On y voyait des papiers gras, quelques mégots, une feuille de journal dans le vent. Je courus pour l'attraper, et du jeter ma jambe de tout son poids sur le grand rectangle - pour l'immobiliser, avant de le ramasser.

Il était écrit que le 7 mai 1957, une femme avait été trouvée morte sur la place du village où elle venait de prononcer un discours. Sur son front, un disque noir entourait un coeur rouge tracé au stick. Aucune enquête sérieuse ne pouvait être menée : par manque de preuves.

Dans la colonne de droite, je pus lire que tous les habitants du village avaient mystérieusement disparu pendant la nuit, laissant tables couvertes et vaisselle salie, lits défaits et couvertures ballantes, maisons ouvertes et maisons fermées.

"Artémise !" entendis-je appeler derrière moi... Je me retournai et me trouvai face à une énorme bâtisse rouge cendré. Elle semblait battre comme un coeur et je mangeai mes lèvres pour les empêcher de partir dans un grand éclat de rire.

"Artémise...". Le ton cette fois était changé. J'étais profondément secoué d'autant que les murs de la maison se mettaient à respirer, à battre. "L'enfant était né dans mon coeur", entendis-je prononcer dans le coffre de mon poitrail, offert à cette splendide bataille amoureuse, dont je me croyais exclu...

J'étais comme le badaud, l'enfant, quand une souris passa entre mes jambes, passa et repassa, et repassa encore formant un huit qui inscrivit mon poids dans le sol jusqu'à me faire tomber le nez dans la poussière...

Je prenais appui sur mes membres, tentant de me redresser, lorsque le foudre entonna d'une voix cassée : "Ar-té-mi-se". Cette fois j'en eus assez, il me semblait m'abêtir dans une histoire qui ne pouvait se passer qu'au pays des rêves. J'étais négligent et fade, sans sel...

"Quoi !" lançai-je à l'improviste. "Que veux-tu et qui es-tu ?". Il me semblait que je parcourais les chemins de mon enfance et cela me donna la sensation d'un chatouillement dans le pied. Tout en tendant une oreille pour entendre la réponse, je délaissai mon soulier pour sortir mon pied et remuer mes orteils...

La maison scintillait, était blanche, couverte de perles et de peaux, elle respirait de ses petits poumons et je ne me rendis pas tout de suite compte qu'elle avait changé de place. "Artémise ?". La voix venait de là.

Sans attendre, retenant ma chaussure par ses lacets défaits, j'entrai en boitant dans la demeure sacrée ou magique. Des voix de femmes chuchotaient des choses, des odeurs de cuisine se dégageaient des poutres, je me faisais petit. J'étais bien.

"A toi de jouer, Artémise...". La voix sortait d'une porte sur la droite. Le couloir était mince et sombre mais je pus tout de même me pencher à hauteur de la ceinture pour entrer mon oeil dans la serrure sans clé. Je ne vis rien.

Une femme passait avec un déhanché formidable - un plat sur l'épaule. elle se retourna sur moi avec une moue qui voulait tout dire, ou rien dire... Je tirai sur les pans de ma veste, tournai la poignée et entrai en cherchant quelqu'un.

- Vous n'auriez pas vu ma femme ?

- Comment s'appelle-t-elle ?

- Euh... Artémise.

- Je ne te crois pas ! Je ne te crois pas ! Malheur à toi car tu as trahi le Roi de Coeur !

- Malheur à moi qui suis sans femme...

- Artémise t'attend pour te couper la tête !

Je fis claquer la porte derrière moi. Une autre s'ouvrit dans mon dos. Une sorte de géant en sortit. Il portait du poil sur la tête, des cheveux sur les bras, avait une dent plus longue que l'autre, et parlait tout bas.

- Entrez, Monsieur, on vous attend.

- Artémise est donc en vie !?

Une autre femme était là. Enfin, car à la voir, ce ne pouvait être elle... non... elle était trop grise, trop maigre, trop top !

- Ernest ?

- Ah non ! Moi c'est Nestor.

- Enchantée, Nestor. Je suis Artémise.

- Ma femme ?

- Pas tout à fait...

- Vous êtes une femme et vous n'êtes pas ma femme.

- C'est impossible là où vous vous trouvez...

- Et bien justement... où suis-je ?

- Vous êtes dans une maison rouge et blanche, où il vous faudra trancher. Je vous demande de réussir, ou bien je mourrai.

- Ha !

- Où vous a-t-on appris à être aussi grossier avec les femmes ?

- Où avez-vous appris à tuer les hommes ?

- Vous vous trompez...

- Allons, Madame, vous êtes cet homme, vous êtes le Roi de Coeur, vous êtes une magicienne !

- Ah bon ?

- Je vous ai vue, hier soir, laisser votre cadavre balancé au gré du vent et des étoiles, jouissant en plein air de la mort qui vous parcourait comme on grille un feu !

- Vous m'avez vue sourire ?

- Je suis le premier ?

- Non.

Je sortis illico de cette maison de rêve, après avoir rencontré la femme de mes rêves. J'étais assis sur un trottoir, les jambes repliées sur une poitrine poivre et sel.

Combien d'années avaient passé ? Aucune, un jour. L'hiver était là. Il m'attendait sous les traits d'un jeune homme au teint basané, avec une fleur orange à la bouche.

- Tu veux connaître le nom de cette fleur ?

- Oui, si tu veux.

- Elle s'appelle... Artémise.

- Mm...

- Tu l'as connue, Artémise...

- Oui.

- Est-ce qu'elle est belle ?

- Oui et non.

- Tu es fou ! Il faut toujours dire que c'est la plus belle !

- Alors, c'est la plus belle, tu as raison. Tu es content ?

- Très content.

- Moi aussi, je suis très content.

- Ce n'est pas vrai, je le vois bien...

- A quoi le vois-tu donc ?

- A la couleur de ta peau... elle est grise, tu es gris comme une crevette rose ! Ha ! Ha ! Ha !

- Ha ! Ha ! Ha ! Et toi, tu es tout rouge, maintenant : tu es timide ?

- Je crois. C'est pour ça que je n'ai pas connu Artémise.

- Voyons... tu en parles comme d'une princesse ou d'une fille de joie...

- Ne dis pas ça ! Artémise est seulement une belle princesse que j'aurais aimé rencontrer.

J'avais fermé les yeux pour savourer la fraîcheur des paroles de cet homme. Quand je les rouvris, il n'était plus là. On m'avait tapoté l'épaule. Une femme au regard d'acier occupait maintenant la place de mon ami. Elle s'était assise à ma gauche.

Les coudes sur les genoux écartés - sans grande élégance, mais la jupe était longue et sale et cela ne faisait plus grande différence... Ses paupières aux longs cils roucoulaient. Elle prononçait des mots incompréhensibles.

Alors je me mis à parler tout seul, profitant que sa présence importune me justifiait de négliger de m'intéresser à elle.

Je remarquai qu'au nom d'Artémise, elle frissonnait comme une biche et j'aurais voulu la prendre dans mes bras, profiter de la nuit tombante pour nous entraîner tous les deux dans les vagues d'un songe.

Cependant, trop honnête ou peureux, je braquai mon regard sur le corps repoussant de cette femme. Plus elle m'attirait, plus je la regardais, pour lui arracher ses défauts... Plus je nageais, plus je...

"ARTEMISE !!!". Elle se leva d'un bond, et je la vis disparaître sur la piste du Sud. Etait-ce elle ? Ou bien sa servante... Qui était l'imposteur !

Bon Dieu ! C'était moi ! Je me battais la tête contre les murs. Ils étaient tous plus mous les uns que les autres... sauf un. Le sien ! Ca ne pouvait être que le sien : une porte ouverte... J'épongeai vite un doute jaloux et entrai à nouveau dans l'étuve d'une maison habitée par l'être aimé.

Le souffle court, je m'étalai de tout mon long renversant tout sur mon passage. Assis par terre, je comptais parmi les objets : un balai, une serpillère, un savon, de la mousse, et un appareil photo.

- Artémise, tu ne peux pas faire attention !

- Quoi, Noémie ?

- Attrape ce livre, là, non, pas celui-là, celui qui est juste au-dessus, avec une couverture marron. Apporte-le moi, s'il-te-plait.

- ...Artémise... ça parle de moi ?

- Je ne sais pas, enfin... je ne crois pas.

- ...

- J'ouvre à la dernière page, d'accord ?

Personne n'avait rien vu, je baignais dans des odeurs d'alcool ou de désinfectant, mais je profitais de la voix suave qu'il m'était enfin donné d'entendre. Elle paraissait d'autant plus douce que le corps que j'y associais en rêve était celui d'une jeune fille bien élevée et propre.

Il me faudrait la rencontrer, dans quelques instants... Je ramenai mes jambes à moi, et m'adossai au mur en me relevant. Cette fois, j'étais bien vivant, bien éveillé, bien désirable enfin...

L'épisode de la veille lu dans le journal ne pouvait avoir jailli que de l'imagination d'un journaliste en mal de succès faciles. Une fille comme Artémise ne se doutait même pas que cette espèce d'individu pût exister... n'est-ce pas ?

Des pensées trop bruyantes et brûlantes m'avaient éloigné du son de sa voix. Je redevins moi-même, heureux et sage, en l'écoutant. Je m'en berçais... comme un, enfant ! Une souris passa sous mon nez comme un bolide. J'eus seulement une pensée pour ce roi fou amoureux...

- Alors, Artémise, comment trouves-tu cette histoire ?

- Ecoute : "elle lut dans son regard la traîtrise, sortit son couteau et le poignarda d'un coup, sans hésiter. Cet homme lui avait donné cette arme secrète, pour tuer tous ceux qui voudraient lui voler son âme. Seul dans les coulisses attendant la Reine, le Roi de Coeur (...). Elle en aurait l'usage spontanément et instantanément, le temps venu...".

 

Quel dommage !

 

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La gamine restait là - l'air béat, aux anges... à moitié évanouie seulement et pour quelques heures. Quel dommage !

 

06/03/2008

"pour voir !"

 

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    Pour toujours elle devait leur cracher à la figure, "pour voir !". La jeune femme était maintenant verte, livide. Elle ne se cachait pas, mais elle pleurait, doucement, comme une enfant.

    Sa race l'avait pervertie, croyait-elle, car elle ne croyait plus en Dieu. Mais l'image qu'elle s'était faite de lui noircissait sa vision de la vie, en lui pourrissant l'existence...

    On s'attendrissait devant ce chaton mal peigné. Se sentir regardée ainsi pouvait être comme un baiser volé, timide, court...

    Mais personne ne reconnaissait dans cette bête infernale celle qu'elle voulait être devenue, pendant qu'elle courait en pleurant, sans savoir.

    Elle allait leur cracher à la figure des fleurs sur le point de mourir, des oiseaux égorgés que l'on n'arrivait plus à faire chanter, malgré la meilleure des bonnes volontés, et un peu d'herbe coupée jaune - pour la décoration.

    S'ils revenaient, s'ils tentaient par l'ardeur de leurs doigts emmêlés d'approcher la sauvagerie qu'elle ne savait pas devoir au tempérament naturellement félin de sa monture, elle serait douce et onctueuse avec eux.

    En réponse à la méchanceté affichée par tous les autres - ceux qui ne comprendraient pas sa valeur cachée, imméritée - elle serait assez bonne pour continuer, inlassablement, opiniâtre, à leur dire leurs vérités, celles qu'ils ne voulaient pas voir mais qu'elle avait vues, elle, avec ses yeux de chat, percevant la nuit ce que d'autres cherchent en plein jour... 

 

 

Mourez, la fleur !

 

 

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    J'allais vite, elle ne courait pas, nous marchions ensemble. Le bleu du ciel, passé, la rosée, évacuée. La pluie tomba comme un four...

    Elle sourit, les yeux pleins des heures aux cornets surprises et aux volets absents, à la chair pitoyable et sûre. La nuit avançait sans entrailles, tandis que j'étais mort...

    Nous entrions dans la lumière éteinte de l'endroit... Ne voyant qu'une chevelure brune et farouche sans quiétude, je ne savais plus, qui de la femme ou de la mort j'aimais - celle que je préférais.

    Je fis rouler mon regard et aperçus son corps, enveloppé, à part. Occupée à caresser l'arrête de son nez, tout du long - je craignais de la voir occuper tout le visage... elle inclinait la tête avec régularité.

    Mes univers imaginaires prompts à l'amour facile ne me faisaient respecter que les silences de partition d'une armée d'automne... sa voix réchauffait l'hôte avec le vin.

 

"Comme les parenthèses vous pèsent, jeune mort..."

 

Mourez, la fleur !

 

Femme, que vous emportez-vous ? J'ai refusé de battre la mort... Je tue.

 

Vous refusez : moi aussi.

 

La quoi ? Je ne vous entends pas. La cloche, que j'écoute la cloche. La vache me regarde indigne. 

 

Mes amis sans voix, où étiez-vous ce jour où la vie m'a quittée ? Je ne vous voyais plus.

Elle, n'était plus là. 

 

 

Les mains nues

 

    Elle avait dit "L'AMOUR A MORT", elle l'avait écrit dans un présent fade, sans couleur.

 

    Son avenir jaune, un peu malade, l'éblouissait alors avec l'accent d'une autre.

 

    Son pantalon rose entortillé autour des hanches, maigres, la peau presque transparente, elle marchait les mains nues...

 

 

Sourire entendu

 

 

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    L'enfant était triste. Sa mère l'avait grondé un peu trop fort, mais je ne croyais pas que cela ait pu être la cause de son chagrin. Il était maintenant occupé à cueillir des roses. Il se penchait sous des branches, les soulevant délicatement comme pour ne pas se faire mal...

    Sa mère eut un sourire entendu en recevant le bouquet des mains de son fils adoré. Elle serra les fleurs contre son sein sans même avoir pris le temps de les respirer. Elle hurla comme si les morsures des épines étaient d'un lézard...

    L'enfant, qui avait choisi les fleurs une à une, laissant la vie à quelques bourgeons - effleurant leurs pétales ou caressant la lumière du soleil dans leurs feuilles, parfois déchirées, ou de travers...

    Cet enfant-là ne dit rien, bien qu'il eût préféré recevoir lui-même l'étreinte. Il voyait maintenant les pauvres roses écrasées, comme tombées, sur les tasses à café laissées là-bas sur la table de jardin...

    Les pétales de roses ne tombaient pas du ciel. Ou bien, quand cela se passait c'était pour une cérémonie, un carnaval, une fête religieuse... Etaient-ils si rares qu'on ne pût les recueillir comme de la manne ?

 

 

05/03/2008

L'amie du facteur

   

    L'amie du facteur était la plus jolie femme qu'on pût rencontrer. Je l'avais vue tricotant son pouce dans une allée de derrière l'église et elle m'avait souri, et son sourire était d'un chat, sans éclat, sans odeur, sans poitrine et sans gant.

    L'enfant avait couru derrière la balle qui rebondissait de plus en plus haut, de plus en plus fort. Il la lui avait rapportée. Ils s'étaient parlé. Cette image dérangeait mon sommeil parce que je ne les voyais pas, mais je pouvais les entendre.

    Ils se disaient des choses, que jamais je n'aurais imaginées devoir être dites. Il n'était qu'un enfant, que diable ! Tandis qu'elle était la femme du jeune homme aux joues roses que l'on voyait vacillement sur une bicyclette, du matin au soir.

    J'étais à deux doigts de les surprendre et de les trahir. L'oreille tendue aux propos fallacieux qui fusaient d'après moi de toute part, un coeur ébahi par les senteurs asphyxiées et les couleurs perdues, au milieu de mots enchanteurs et de visages ronds.

 

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Six heures du matin

   
 
    Manger en saluant la foule avait été une opération très difficile !
 
    Il brandissait son petit pain - d'où dépassaient la tomate, un oeuf enduit de mayonnaise, avec un coin du jambon.
 
    Il était déjà six heures du matin, le ciel froid. Il allait s'asseoir à la terrasse d'un café. Fatigué - mais content ! 

 

 

La prison du moi

 

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  La prison du moi est un parc animalier. C'est un chien, c'est un chat, ou une tourterelle. Le manège des rats s'y déroule sans fin... A la prison du moi, j'ai appris à dormir. J'ai louché, le rire au bord des yeux, amoureux d'une girafe, parce qu'elle avait trois dents !

    La prison du moi est la chose la plus ennuyeuse du monde... Elle vous prend par le col et vous colle un baiser. Elle est la mie de pain où l'on n'a pas osé plonger les doigts. A la prison du moi je suis mort cet été.

    A la prison du moi, j'ai enlevé mon chat. Il dormait dans des murs de marbre rose. Il n'avait pas froid, seulement, je l'ai enlevé, arraché à cet univers clos...

    A la prison du moi, j'ai cassé tous les murs. Ils étaient trop nombreux, trop gras et trop paresseux. Mon marteau à la main, j'ai frappé. Ils se sont écroulés, les uns après les autres.

    A la prison du moi, je demeure toujours seul. Mes amis sont partis, par les trous du palier... Les rongeurs et les autres, tous m'ont abandonné.

    A la prison du moi, il pleut chaque Dimanche. J'ai mal essuyé ma manche... Le chat dort dans mon ventre ! Taisez-vous, s'il-vous-plaît, il aime tant ses rêves... Ce sont d'ailleurs les miens.

    A la prison du moi, je suis mort ce matin, et mon corps demeure, inutile paroi. Là où vous me verrez, je parlerai de moi, à vous, qui que ce soit... A la prison du moi, j'attends mon chat.