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25/05/2008

Maudit soit Andreas Werckmeister...

 

 

Vient de paraître aux Editions de la Nuit, ce bel ouvrage de Juan Asensio - que j'ai bien lu, chaperonnée par mon petit crayon... 

 

1386768390.jpgCe qui rend par nature déjà épineuse une lecture critique de Juan Asensio, sera qu'il ne vise pas à dire "je" s'en référant directement au "je" d'un autre - et qu'il en fait bien son métier.

Je me délecte de cette réalité licencieuse depuis hier, jour où j'ai pu aller retirer comme un salaire, son petit Maudit - alors chez mon libraire...

A deux chapitres lus, je ne suis pas toujours le pauvre complice d'un rêve, et me fais cependant le serment d'un premier homme dont la critique en veille s'est faite ici l'écho (p. 31) :

"Nietsche lui-même, écoutant les mots du plus laid des hommes, ne flaira pas une décomposition mais une simple odeur de vieux fromage car Dieu avait été tué depuis longtemps : on peut alors expliquer la relative déception qu'éprouva le solitaire de Sils-Maria puisque sa démesure géniale ne put qu'être le témoin d'une exhibition de cadavre, celle-là même qu'une multitude d'anathèmes bibliques condamnent aux ténèbres du non-dit et du caché, plutôt que d'une véritable mise à mort."

Un livre délicieusement manipulé, relativement feutré, tout filandreux, d'époque. J'en poursuis avec lenteur la lecture...

"Pétrification de la parole vive" : un chapitre inervant. Et d'abord ce statut christique de fille lointaine du retrait où s'incarne l'image - source apprise, car les mots ne sont pas de ce monde... Entre lui - le mot, le monde - et sa chose, un espace ouvert et visité en appelle à la contradiction fébrile et fondée de la corrosion par des larmes de très bon ton - un reproche pâle adressé à sa lune montante.

Vers une seule parole autocrate ? "Sans doute, même si la particularité du mensonge moderne est d'être difficilement éradicable puisqu'il mêle habilement la vérité et la fausseté" (p. 47).

J'ai trouvé ici l'analyse assez peu couvrante - qui, partie pourtant, d'un bon bavardage au regard d'une langue encore vive - en oublie par exemple de citer la palabre, au profit de son bon "dictateur d'opinion" (p. 46)...

C'est sans doute pour cette raison même, que "le dernier écrivain véritable ne peut plus trouver refuge que sur quelque hypothétique îlot de solitude (...), tentant sans y parvenir de se boucher les oreilles avant de sombrer dans un océan de vacarme" - celui de la ressource d'une féconde alternance...

Pleins feux donc, sur Asensio, dans cette "crise majeure du jugement sur la littérature, donc de la critique" (p. 50) ! Expliquez-nous, Juan, comment "le prestige même dont les textes sacrés auréolent la première parole, bien sûr divine, infiniment libre" (p. 35)", s'en référant toujours à la "Torah parlée, secrète et invisible", aurait pu obtenir, comme "l'écrit détruit son propre empire " (p. 45), que "le règne du prestige" (p.51, citant Jacques Vier) en constitue dès lors le seul "édifice de l'Etre et du langage" (p. 37).

Un "petit nombre" (p. 49), faisant passer la voix fluette ou grosse, de la parole figurée - figurante, aimée ou aimante, pour une "petite musique du néant" (p. 52) ?

"La langue ne nous abandonne pas dans le silence, mais seulement dans l'a-logos, dans le déliement de la forme, du sens, et de l'auctoritas de la signification" (Botho Strauss).

Je suis un albinos ! flash back... Voilà de ce que révèle un portrait du critique en anatomiste, dont un seul mot réchappe : scientifique. Pierre de touche venue poser directement à la page 13, et confirmer ainsi ce ravissant essai littéraire, qui débusquait aussi : " Le dernier homme est bien plutôt dans la situation de tel explorateur d'un monde étranger totalement déroutant puisque nulle forme vivante ne semble s'y être développée. Pourtant notre redoutable aventurier (n'exagérons rien : ce sera probablement un scientifique) auquel incombe la réussite ou l'échec du premier contact, peut-être avec une intelligence non humaine, ne peut s'empêcher de constater qu'un certain nombre de phénomènes étrangers ont lieu, et qu'ils paraissent même avoir pour origine sa seule présence".

De nouveaux termes à côté, peut-être ?

"Nous n'osons pas transmettre en clair, parce que c'est interdit..." (DAVID JONES, Art, signe et sacrement.)

"Reproduit sans relâche, l'art est devenu ce qui est allongé sous mes yeux : un cadavre (p.64). Cette main (...) percée d'un trou (...) Devenais-je fou ? (p. 65) Je (...), perce tout de même une métaphore singulière illustrée par les romans d'écrivains de génie. Ce point est incontestable, me semble-t-il. (p. 73) Mais accepter, comme l'unique bizarrerie de ma vie confondante de banalité, la provenance de cet éclat noir reviendrait à signer tout simplement mon acte d'internement (p.75)". La seconde métamorphose du cadavre (titre de son sixième chapitre, et bientôt pénultième) m'a confondue séduite par son agile modestie attachant un "auteur anonyme" au revers de son "anonyme chercheur"(p. 74). Le qui est conservé, mais peu importe où... Juan Asensio se révèle un très fin limier et remporte la main comme on le dit de la partie. Je me suis demandé pourtant quelle pourrait être encore sa métaphore...

"Tomber dans son âme comme dans un puits (p. 86)" - telle serait l'oeuvre d'une projection volontaire... "Je répète que je me borne à énoncer ce qui ne me semble rien de plus qu'une consternante évidence (...) N'accusez pas ma folie, plaignez plutôt votre cécité. (p.92) Je le dis tout de suite aussi abruptement que possible, il n'y a pas, il n'y a plus de littérature en France, je veux dire spécifiquement française donc universelle, d'une grandeur d'âme évidente, d'une préoccupation métaphysique constante, et surtout d'une beauté d'écriture qui, dans le recoin le plus reculé du globe, la désigneraient avec une royale simplicité comme telle (p. 96)." Triste sire, Stalker est également capable d'un phrasé lourd. "La paralysie affecterait plutôt le cerveau", écrit-il (p. 102) à propos de "la putain (qui) se vend au prix le plus bas qu'impose le marché" (p. 98), quand il pourrait s'agir d'une simple valeur boursière...