- Je ne remonterai jamais plus sur scène...
- Ne fais pas ça, Pierre !
- Et pourquoi pas ? Je n'en ai plus envie, tout m'ennuie, ce réverbère artificiel, posé là, au milieu, présent comme l'arbre au zoo... Non ! Je n'en peux plus, je n'en veux plus !
- Calme-toi...
- Il me regarde, je le salue, je m'apprête à lui pisser dessus quand, "pintch", on me rétribue de cette géniale attention par un coup de pied !
- Et alors...
- Et alors ? Tu ne comprends pas ? Je n'ai plus besoin de me regarder dans la glace, je suis ce chien de Chrétien, cet animal en cage, ce petit oiseau noir...
- C'est merveilleux !
- Merveilleux. Tu parles comme une femme couverte de bijoux.
- Pardon. Moque-toi de moi...
- Mais non... tu sais bien que je n'aime pas ça. Tout ça ralentit ma marche, tu n'entends pas ? Tu es comme moi, comme moi je suis toi, tu es verte, je suis bleue, tu es l'eau et la vase ! Je suis l'eau du fleuve.
- Tu vois bien que tu y es arrivé...
- Mais à quoi ?
- A jouer, devant moi, pour moi, avec moi, en moi, derrière moi...
- Juliette, c'est à ton tour de te moquer ?
- Quelle question ! Je t'aime bien trop pour ça.
- Alors, pourquoi m'ennuyer avec toutes ces sornettes, cette représentation, cette hallucinante histoire d'amour ou de fesse. Pourquoi ? Veux-tu me mettre en colère... Je te menace, si tu ne te tais point.
- Menace ! Et c'est à moi de monter en couleur ! Mon chapeau s'envole !
- Rattrappe-le ! Allons, cours, lève les bras au ciel, baisse les mains, plus vite, plus bas, ramasse...
- Ouf ! Comme ça c'est beaucoup mieux. Je le tiens fort, il ne s'en ira plus.
- La place d'un chapeau est sur une tête, Madame...
- Et celle d'un comédien ?
- Dans la vie, Madame.
- Non. Car la vie est noire comme un carré de chocolat.
- Comment ?
- Elle est noire, toute noire, eau noire, de l'encre noire...
- Et le corbeau est blanc ?
- Exactement.